Etudier les animaux sauvages dans leur environnement naturel est une expérience fascinante. J’ai pu le vérifier en suivant la trace, pendant plusieurs années, d’un habitant discret des forêts d’Amérique du Sud, le saki à face pâle, la moins connue des huit espèces de singes que l’on trouve en Guyane. J’avais décidé d’y consacrer ma thèse, après avoir vu chez des amis, qui l’avait recueilli, un jeune saki. C’est un petit singe très discret, dont, par conséquent, on ne savait que très peu de choses. Fait rare chez les primates, le mâle et la femelle sont de couleurs différentes ; le mâle au pelage noir avec la face blanche, la femelle plutôt marron. Ce sont de très beaux animaux, avec une face semblable à un masque africain et une grosse queue touffue. Ils vivent généralement en très petits groupes souvent un seul couple accompagné d’un jeune. Leur mode de déplacement, par bond de tronc en tronc, n’était pas sans rappeler certains lémuriens comme les propithèques ou les indris, que j’ai pu approcher quelques années plus tard.
Leur biologie restait largement à découvrir. Ils étaient réputés impossible à étudier dans leur milieu naturel, ce qui constituait un défi excitant. Un premier long séjour en forêt, pendant un mois et demi, m’a pratiquement découragé. A explorer seul la forêt du matin au soir, je vis quantité d’animaux ; des troupeaux de pécaris, des tapirs, des singes, des cervidés, des tatous, des tairas, des perroquets, des coqs de roche, des serpents et quantité d’insectes. Je voyais quotidiennement des singes araignées, des atèles, des singes hurleurs ou des capucins mais il fallut presque un mois de recherche pour, enfin, apercevoir un premier couple de sakis. J’ai réussi à les suivre pendant une heure avant de les perdre. Je les ai à nouveau observés pendant une demi-heure quelques jours plus tard. Au cours de ce séjour, j’ai perfectionné mes capacités d’orientation, d’observation, d’écoute, d’affût, d’orientation tout au long de longues journées solitaires dans un endroit vierge de toute présence humaine. Une expérience magique ! J’étais plus que jamais fasciné par ces petits singes si agiles et incroyablement discrets. Mais quand l’hélicoptère est revenu me chercher au camp, j’avais pratiquement fait un trait sur les sakis et leur mode de vie mystérieux.
Pourtant, quelques temps plus tard, lors des opérations de sauvetage sur le barrage de Petit Saut, je gardais le secret espoir que dans la liste des animaux capturés figureraient quelques sakis. Tout était prêt pour cette éventualité, jusqu’aux colliers émetteurs pour me permettre de les suivre par radio tracking. Quelques mois après le début de l’inondation, on me rapporta qu’un saki se trouvait dans une zone où les arbres commençaient à mourir et à perdre leurs feuilles. Les singes manquaient de nourriture et étaient plus facile à débusquer. Il nous fallut de longues heures pour arriver à capturer ce premier animal, d’une agilité incroyable. Quelques semaines plus tard, nous en attrapâmes cinq autres. Tous furent relâchés à proximité du barrage, équipés d’émetteurs. L’étude pouvait commencer. J’espérais que l’un des nouveaux arrivants se joindrait à des animaux déjà présents sur la zone de relâcher. C’est ce qui s’est passé et j’ai pu ainsi étudier un groupe entier dans son milieu naturel. Au bout de quelques semaines de poursuite, sans doute lassés d’essayer de me distancer, ils s’habituèrent à ma présence et je pus les approcher à quelques mètres.
Leur incroyable discrétion m’a fait comprendre pourquoi les sakis avaient la réputation d’être inobservables. Chercher un petit singe silencieux de moins de deux kilos dans une forêt dense dont les arbres culminent à cinquante mètres s’apparente à la recherche d’une aiguille dans une botte de foin. Pendant un an et demi, j’ai partagé la vie de ces animaux, enregistrant leurs déplacements, analysant leur alimentation, les interactions entre les membres du groupe… Je pouvais parfois pratiquement les toucher mais ils étaient aussi capables de jouer à cache-cache des journées entières.
J’étais toujours content de pouvoir permettre à d’autres de profiter du spectacle. Un jour, j’ai emmené avec moi quelqu’un qui souhaitait découvrir la forêt tropicale et comprendre mon travail. Il faisait beau, nous étions proche d’une piste forestière carrossable, les singes étaient dans d’excellentes dispositions et nous approchaient à moins de dix mètres. Dans un soupir cette personne s’est exclamée : « Et on te paye pour faire ça ! ». J’ai du éclater de rire ! Les conditions n’étaient pas toujours aussi idylliques, il pleuvait abondamment la moitié de l’année, les singes pouvaient être à plusieurs kilomètres de marche à l’intérieur de la forêt, il fallait se lever aux aurores tous les jours, les singes étaient parfois bien ennuyeux… mais j’étais d’accord : j’étais un grand privilégié et j’avais une chance inouïe !